Avril 2023 – Les communautés du Radier

© PATRICK KOVARIK / AFP
Le mois d’Avril pour les agent-es du Musée du Louvre, c’est toujours une grande partie de plaisir. Les files d’attentes s’étirent à perte de vue, parfois plusieurs kilomètres de la Cour Napoléon à la Cour Carrée. Temps d’attente affiché : 5 heures. Il n’est pas 9 heures du matin. C’est Pâques, la totalité de l’Europe s’offre un week-end prolongé à l’ombre du vieux Palais. Dès 10 heures du matin, on est pris en étau sous la grande Pyramide de verre qui réverbère le soleil sur ce qui s’apparente à une ville en miniature, grouillante et polyglotte, mais s’entendant sur les seuls mots à prononcer une fois que le plan sur six feuillets est déplié : « Mona Lisa ». En me faisant bousculer par les visiteur-ses affairé-es, je me suis souvent prise à imaginer ce qui se passerait si toutes les personnes réunies là s’asseyaient et se mettaient à parler politique. Si une AG internationale se mettait spontanément en place là, sous la Pyramide du Louvre. Mais en passant les portiques de sécurité, on devient familles nucléaires étanches ou groupes touristiques bien ordonnés sous l’égide d’un guide. Le sujet politique mute : il devient le visiteur, l’invité, un corps qui ne doit jamais s’arrêter – « keep going, s’il vous plaît Messieurs-dames avancez ». Et moi, je ne vois plus que le potentiel qu’il y aurait à re-signifier la tour de Babel du tourisme industriel de masse en utopie post-apocalyptique. Car quels autres espaces existent, où autant de corps issus de réalités aussi différentes se croisent et se touchent, sans pourtant imaginer ne serait-ce que la possibilité de faire communauté ? Mais les contraintes institutionnelles nous pétrifient. Et plus elles se vident de sens, plus elles s’acharnent à s’assurer de leur prise sur nos vies. Sédimentation sur un sol de toute façon instable. Et dans cet écart, avec Paul B. Preciado: dysphoria mundi1.
Un collègue m’a raconté qu’il y a une petite dizaine d’années, il avait pris l’habitude d’aller fumer sa clope deux niveaux en dessous du Hall Napoléon. Sous l’espace investi par les visiteurs et sous la Voie de Desserte Intérieure qui permet de circuler en sous-sol, il y a ce qu’on appelle le Radier. Les entrailles de la Pyramide de Peï sont un enchevêtrement tentaculaire de câbles acheminant l’eau, l’électricité et la ventilation pour tout le palais. C’est la méduse qui électrifie l’Institution et la tient debout. Locaux techniques hautement sensibles ! Il a été rejoint par un, puis deux collègues. On parle du dernier match de foot, de la pluie et du beau temps. Les agent-es des sociétés extérieures qui officient au Louvre, d’habitude parqués dans des salles de pause bien étanches à celles des agent-es de la fonction publique, posent un pied timide au cœur de la bête pour s’offrir un moment de répit proche de leur poste. Une bobine de câble se transforme en table basse. Deux puis trois, quatre chaises s’installent. On parle de sa vie de famille et de son temps de trajet. Des quotidiens nationaux trouvent leur place au milieu de la fumée de cigarette. On parle travail. Conditions matérielles d’existence. Politique. On échange, on débat, on change d’avis, on se met d’accord. On commence à faire collectif. Une communauté du Radier naissait. Mais bientôt, l’info fuite : branle-bas de combat à la direction de l’accueil et de la surveillance. Descente de l’équipe d’intervention : les espaces aménagés façon DIY sont démantelés. Dans la gazette interne des agent-es datant de juillet 2015, on a pu lire qu’une salle de pause pirate avait éclos dans les sous-sols du Louvre. Des fumoirs clandestins responsables de Déclarations Incendie fantômes – alarmes, chute des portes coupe-feu, une heure pendant laquelle le musée, bloqué, ne « fonctionne pas normalement », durant laquelle le public est « perturbé dans sa visite ». Mais que pourrait-il bien faire, ce public désorienté, quand le système institutionnel buggue ? Musée hacké – la fée collectif est un virus.
En sortant du taff, je rejoins la Mutinerie où le séminaire apocalyptique a déjà commencé. À peine je pose mon cul, j’entends ïan Larue nous dire que la perturbation de l’ordre établi ne fait peur qu’au pouvoir en place. Que l’apocalypse c’est le fantasme du grand barbon blanc tout puissant de voir son monde s’écrouler. Je souris, j’acquiesce – je ne suis pas la seule. Les petites bêtes feront ce qu’elles ont toujours fait : elle se faufileront dans les trous. Dans une société déjà post-apocalyptique, un monde déjà cuvé, au moment où, pour reprendre les mots de Sabrina Calvo ce soir-là, les violences institutionnelles effondrent nos corps et nos intimités, je veux placer nos espoirs dans toutes les communautés du Radier. Paul B. Preciado parle de lieux où se construisent des « pratiques expérimentales collectives capables de travailler la douleur épistémique2 ». Nous disons : tous ces espaces où, comme s’en émerveillait Manon épuisée et émue après l’organisation de l’évènement aux côtés de Caroline et de Quitterie, on fait des standing-ovation aux appels à la révolution. Tous ces espaces où les contraintes institutionnelles se défont un peu, où les corps vibrants retrouvent une marge de manœuvre tout juste suffisante pour entendre leurs voix résonner autrement et pour faire trembler le sol du Louvre. Ceux dont les vibrations rident la surface, perturbent nos parcours mécaniques, moirent le sol que nous foulons et froncent les sourcils de la Joconde. Ceux qui réunissent le sel de la Terre pour en acheminer le cours jusqu’en salle des États.
Emma pour les Jaseuses
Apocalypse
Un article d’Alice Forge a rejoint la rubrique apocalyptique du carnet des Jaseuses. Comme une suite à l’édito qu’elle signait dans notre newsletter de février, dans lequel elle confiait son épuisement militant, Alouette raconte cette fois comment elle est retournée marcher : la manif, sa fanfare, sa trompette, la colère, la violence, les visages, l’émotion, l’énergie de la révolte !
Brouillon d’Encyclopédie
Pour prolonger et continuer de faire pousser le Brouillon pour une encyclopédie féministe des mythes, paru en mars aux Éditions iXe et co-dirigé par Mathilde Leïchlé, Cassandre Martigny, Maud Villeneuve Plantec, Caroline Dejoie, Suzel Meyer, Manon Berthier, Marys Hertiman et Anna Levy, nous avons mis en ligne sur le carnet des Jaseuses un complément numérique. Celui-ci comprend la bibliographie étendue de l’ouvrage, ses images dans leurs couleurs d’origine, les biographies des contributeurices qui le souhaitent, ainsi que des ressources complémentaires, images, textes, vidéos, sons, spectacles… Ce complément en ligne est évolutif et vivant, il n’a pas vocation à être figé un jour.
Petite annonce
Les Jaseuses recherchent un lieu susceptible d’accueillir un groupe d’une vingtaine de personnes le temps d’un week-end à la fin du mois d’août ou pendant le mois de septembre. L’idée, c’est de trouver un endroit où se rencontrer les un-es les autres et/ou se retrouver, organiser des sessions de travail, des ateliers, des arpentages, et partager des moments de collectif ensemble. Pour ça, on cherche un tiers-lieu ou un endroit associatif avec de beaux dortoirs et espaces de vie, à prix raisonnable et en région parisienne. On est preneur-euses de toutes vos bonnes adresses, bons plans et trésors cachés. Si vous avez une perle à partager avec nous, n’hésitez pas à nous écrire à lesjaseuses.carnet@gmail.com.
⚡On jase aussi par ici
Mardi 4 avril à la librairie Les Nouveautés à Paris, Anna Levy, Mathilde Leïchlé, Manon Berthier, Cassandre Martigny, Marys Hertiman et Caroline Dejoie ont présenté le Brouillon pour une encyclopédie féministe des mythes, qu’elles ont co-dirigé avec Maud Villeneuve Plantec et Suzel Meyer. C’était un moment précieux et plein d’émotions, merci aux personnes venues nous soutenir et nous rencontrer ! Le livre est disponible à la vente dans de nombreuses librairies et sur le site des Éditions iXe. D’autres rencontres et présentations de l’ouvrage sont prévues en juin à Paris et ailleurs !
🌱 Jeudi 4 mai à l’université du Mans, Manon Berthier interviendra sur une table ronde dans le cadre de la programmation “Le genre en questions” pour présenter le fonctionnement et les activités des Jaseuses.
Claire Salles a participé au podcast d’Ange Billard “À la recherche de l’art” pour parler de ses recherches sur les imaginaires électroniques de la gestation au cinéma. Elle y parle avec bonheur de cyborgs enceint-es, de politiques reproductives minoritaires, de cyberwitches, de refus de parvenir et de collectif de recherche…
Le Laboratoire Corps, genre, arts revient sur sa soirée artistique “Métamorphes. Des rites de passage qui n’en finissent pas de passer”, qui avait accueilli les performances de Caroline Dejoie, Gral, Rose-Mahé Cabel et Damien Rouxel, au Sample (Bagnolet) fin janvier dernier.
Alice Forge a réalisé pour l’université Paris 8 une émission de radio avec Thomas Mueller, qui explique quelques principes de la pensée économique étasunienne à travers le jeu du Monopoly, et comment il a été inventé, en 1903, par une militante féministe ! Pour l’écouter, c’est ici !
La revue en ligne Écriture de soi-R, créée par Émilie Ollivier, s’enrichit de traductions de textes de Rachel Bower et d’un entretien avec la poétesse. Deux propositions d’Alice Braun, dans le cadre d’un partenariat avec le projet Birth(ing) Stories en collaboration avec l’université Sorbonne Nouvelle.
Anna Levy participera au colloque international Renouvellement de l’écriture de soi. Littérature de jeunesse et matériaux autobiographiques et autoréflexifs au théâtre et en performance à Mulhouse les 20 et 21 avril. Elle présentera une communication sur l’oeuvre de la performeuse Rébecca Chaillon.
📖 Anouk Durand-Cavallino a participé à l’ouvrage collectif Histoire de célibats qui sort le 12 avril aux PUF. Dans son chapitre, elle s’intéresse à Claude/Claudine Fauret, une personne intersexe du XVIIIe siècle à qui la justice de l’époque accorde un changement de nom, mais refuse toute possibilité de mariage. Elle prendra aussi part à la journée d’étude Genre et hétéronormativité dans les sources. Représentations et transgressions de l’injonction hétérosexuelle qui aura lieu les 12 et 13 avril à Saint Étienne, où elle présentera des journaux intimes de jeunes filles catholiques du XIXe siècle et leurs navigations des normes hétérosexuelles.
Caroline Dejoie, avec Samy Lagrange, a imaginé une installation pour continuer son exploration du mythe de Philomèle et Procné “Petites oiselles de mauvais augure”. D’un coup de griffe, ielles lacèrent le texte d’Ovide pour faire jaillir ce qui existait déjà entre les lignes : la puissance de la sororité, de la violence féministe et les paillettes. Les différentes tentatives autour de ce projet mutant s’agrègent sur le site de l’artiste.
👩🏾🤝👩🏼 “La littérature à l’oblique. Sexualités et genres dissidents : enjeux critiques”, séminaire d’études littéraires internationales organisé au sein de Philomel, est fondé et organisé par Daria Kriazhova, Lorenzo Ruzzene et Aurore Turbiau (Sorbonne Université/CRLC), Camille Islert et Manon Berthier (UPEC/LIS). Sa première année sera consacrée aux littératures lesbiennes – catégorie qui doit être discutée, interrogée. Toutes les informations ainsi que les lectures conseillées par les intervenant·es en amont des séances seront publiées à ce lien. La deuxième séance aura lieu le 31 mai et proposera des échanges entre l’Amérique Latine, le Québec et l’Europe.
Le 28 avril, une nouvelle session des Beauvoir Webinar Series, co-organisés par Marine Rouch pour l’International Simone de Beauvoir Society, se tiendra sur Zoom. Elle aura pour thème “Beauvoir as a Literary Theorist” et accueillera Toril Moi et Ashley Scheu. Les informations détaillées seront bientôt disponibles et les inscriptions seront bientôt ouvertes ici. La séance sera enregistrée puis mise en ligne sur la chaîne Youtube de la Society pour celleux qui ne pourront pas être présent·es.
Ami-es des Jaseuses
L’association féministe les Ourses à plumes vient de lancer un crowdfunding pour financer la réalisation de sa revue papier n°4, dont le dossier aura pour thème le travail (comment est-ce qu’il nous tue et comment on y survit !). Donnons leur un coup de main si on le peut !
Le cycle de lectures collectives “Cap pour l’île des vivantxs” co-organisé par l’association Les Ami.es de Monique Wittig, Bétonsalon et Stéphanie Garzanti se poursuit dans le cadre de #Wittig2023. Prochain rendez-vous le vendredi 21 avril de 18h à 20h30 à Bétonsalon, autour du théâtre de Wittig : Le Voyage sans fin et ses pièces radiophoniques. Ouvert à toustes, vous êtes les bienvenu.es pour venir lire et/ou écouter ensemble ces œuvres de Monique Wittig !
🎓 Yannick Chevalier et Marie-Jeanne Zenetti, co-responsables du Master Genre, Littératures, Cultures de l’université Lyon 2, signalent qu’en dépit d’un problème d’affichage sur la plateforme de candidature, les étudiant-es issu-es des formations littéraires comme des SHS sont encouragé-es à candidater. Pour se faire une idée des programmes des séminaires et consulter les travaux de recherche des étudiant·es, voir le carnet Hypothèses du diplôme. N’hésitez pas à candidater ici !
Pour celleux qui le souhaitent et qui le peuvent, il est toujours possible de donner aux caisses de grève et de solidarité : on vous partage ici celle des travailleur-euses des métiers du livre, des cheminot-es, celle de la CNT-SO, et la caisse de grève queer.
Fumez n’importe où et prenez soin de vous, de vos communautés, de vos révoltes. À très vite !

Cette newsletter a été préparée par Virginie Trachsler et Marine Rouch
Conceptrices : Patrycja Toczek et Caroline Dejoie
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Les Jaseuses (13 avril 2023). Avril 2023 – Les communautés du Radier. Les Jaseuses. Consulté le 8 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/quni


